(A. P. Hawzah) Le Noble Coran a qualifié le récit du prophète Joseph (que la paix soit sur lui) de « أَحْسَنَ الْقَصَصِ » (le plus beau des récits). Les derniers épisodes de cette histoire riche en événements mettent en scène les retrouvailles de la famille du prophète Jacob (que la paix soit sur lui) et la vénération témoignée au prophète Joseph (que la paix soit sur lui), en Égypte. Allah, Le Très Haut déclare au verset 100 de la sourate Joseph (12) :
وَرَفَعَ أَبَوَيْهِ عَلَى الْعَرْشِ وَخَرُّوا لَهُ سُجَّدًا
Et il éleva ses parents sur le trône, et tous tombèrent devant lui, prosternés. (Coran 12:100)
Dans le Noble Coran, ce qui est rapporté dans ce verset est la prosternation de la famille du prophète Jacob devant le prophète Joseph, et non une prosternation du prophète Abraham (que la paix soit sur lui). Cet événement a précisément suscité des interrogations et des ambiguïtés dans l’esprit des lecteurs et des chercheurs en sciences coraniques. Parmi celles-ci figurent les questions suivantes : la prosternation devant un autre que Dieu est-elle permise ? Si cet acte n’était qu’une marque de glorification et de respect, comment un prophète de Dieu, jouissant d’un rang aussi éminent, aurait-il pu se prosterner devant son propre fils ? Enfin, comment le prophète Joseph a-t-il accueilli son père et reçu celui-ci à son arrivée ?
La réponse à ces questions apparaît clairement dès lors que l’on établit une distinction entre la prosternation d’adoration et la prosternation de soumission et de vénération.
Les différentes formes de prosternation et la licéité de la prosternation devant un autre que Dieu
Pour comprendre correctement le verset "وَرَفَعَ أَبَوَيْهِ عَلَى الْعَرْشِ وَخَرُّوا لَهُ سُجَّدًا " il convient d’établir une distinction entre deux types de prosternation :
a) La prosternation d’adoration
Il s’agit d’une prosternation exclusivement réservée à l’Essence divine, dans toute Sa majesté. Du point de vue rationnel, elle est intrinsèquement répréhensible lorsqu’elle est dirigée vers un autre que Dieu ; du point de vue des textes révélés, elle est également interdite et illicite. Cette interdiction ne souffre aucune exception.
b) La prosternation de soumission et de vénération
Cette prosternation constitue une manifestation de glorification, de considération et de respect à l’égard d’une personne ou d’une chose. Un tel geste ne présente, en lui-même, aucun obstacle rationnel ou scripturaire, dès lors qu’il est permis par un commandement divin ; car il ne relève pas de l’adoration, mais constitue une forme de vénération. Il doit toutefois être fondé sur une preuve recevable.
La prosternation des anges devant le prophète Adam (que la paix soit sur lui) en fournit un exemple manifeste. Dieu, exalté soit-Il, dit :
وَإِذْ قُلْنَا لِلْمَلَائِكَةِ اسْجُدُوا لِآدَمَ فَسَجَدُوا إِلَّا إِبْلِيسَ أَبَىٰ وَاسْتَكْبَرَ وَكَانَ مِنَ الْكَافِرِينَ
Et lorsque Nous demandâmes aux Anges de se prosterner devant Adam, ils se prosternèrent à l’exception d’Iblis qui refusa, s’enfla d’orgueil et fut parmi les infidèles. (Coran 2:34)
En réalité, cette prosternation constituait un acte d’adoration et d’obéissance envers Dieu, puisqu’elle fut accomplie conformément à Son commandement.
La prosternation de la famille de Jacob devant Joseph : une prosternation de vénération et de glorification, non d’adoration
L’apparence du verset et le contexte du récit indiquent que le pronom contenu dans l’expression « لَهُ » (la-hu, « devant lui ») de la formule « وَخَرُّوا لَهُ سُجَّدًا » renvoie au prophète Joseph (que la paix soit sur lui), lequel est donc bien celui devant qui la prosternation fut accomplie. Toutefois, cette prosternation ne fut en aucune manière une prosternation d’adoration ou de culte voué au prophète Joseph. Elle constituait uniquement une manifestation de soumission, de vénération, de glorification et de salutation respectueuse.
En effet, le prophète Jacob (que la paix soit sur lui) figurait parmi ceux qui se prosternèrent. Or, en matière de monothéisme, il appartenait aux mukhlaṣīn, c’est-à-dire aux serviteurs que Dieu a élus et purifiés, et il n’aurait jamais associé quoi que ce soit à Dieu. Le prophète Joseph (que la paix soit sur lui), quant à lui, appelait lui-même à un monothéisme pur et absolu. Ainsi, s’adressant à ses deux compagnons de prison, il leur déclara :
مَا كَانَ لَنَا أَنْ نُشْرِكَ بِاللَّهِ مِنْ شَيْءٍ
Il ne nous convient pas d’associer à Allah quoi que ce soit. (Coran 12:38)
Par conséquent, si cet acte avait constitué une forme d’adoration à son égard, il les en aurait assurément détournés et leur aurait interdit de procéder ainsi.
Il en ressort que cette prosternation ne fut qu’une manifestation de soumission, de glorification et de salutation respectueuse, accomplie par obéissance à Dieu, en considération du rang prophétique de Joseph et de sa qualité de signe parmi les signes divins.
Ils n’avaient d’autre intention que de reconnaître en le prophète Joseph un signe de Dieu et de le prendre pour direction vers laquelle ils se tournaient dans leur prosternation et leur adoration, de la même manière que nous adorons Dieu tout en prenant la Kaaba pour qibla, c’est-à-dire pour direction de la prière. En effet, un signe divin, précisément parce qu’il est un signe, ne possède aucune autonomie propre. La prosternation dirigée vers lui revient, en réalité, à adorer Celui dont il constitue le signe : Dieu, exalté soit-Il.
Certains exégètes ont également avancé l’hypothèse selon laquelle le terme « prosternation » employé dans ce verset ne désignerait pas nécessairement le fait de poser le front au sol. Une telle interprétation serait motivée par le principe selon lequel cette forme de prosternation n’est pas permise devant un autre que Dieu. Selon cette interprétation, il s’agirait plutôt d’une inclinaison accomplie en signe de glorification et de salutation respectueuse, et non d’un acte d’adoration.
Ainsi, selon cette interprétation, la prosternation de la famille du prophète Jacob devant le prophète Joseph (que la paix soit sur lui) ne relevait nullement de l’adoration. Elle constituait une manifestation de vénération et de respect envers le rang prophétique de Joseph, ainsi que la réalisation de la vision divine qui lui avait été accordée.
L’accueil du prophète Joseph et la manière dont il reçut son père
L’examen des versets relatifs à cet événement met en évidence la perfection de la bienséance et du respect dont le prophète Joseph (que la paix soit sur lui) fit preuve envers son père.
Avant le verset qui mentionne la prosternation, Dieu, exalté soit-Il, déclare :
فَلَمَّا دَخَلُوا عَلَىٰ يُوسُفَ آوَىٰ إِلَيْهِ أَبَوَيْهِ وَقَالَ ادْخُلُوا مِصْرَ إِنْ شَاءَ اللَّهُ آمِنِينَ
Lorsqu’ils s’introduisirent auprès de Joseph, celui-ci accueillit ses père et mère, et leur dit : “Entrez en Égypte, en toute sécurité, si Allah le veut !” (Coan 12:99)
Cette expression témoigne de l’extrême considération et du profond respect que le prophète Joseph manifesta envers son père et sa mère.
Puis, la formule :
وَرَفَعَ أَبَوَيْهِ عَلَى الْعَرْشِ وَخَرُّوا لَهُ سُجَّدًا
Et il éleva ses parents sur le trône, et tous tombèrent devant lui, prosternés. (Coran 12:100)
indique que le prophète Joseph commença par faire asseoir son père et sa mère sur le trône royal.
Il ressort toutefois de la lecture apparente du contexte que cette installation fut effectuée sur l’ordre de Joseph et par l’intermédiaire de ses serviteurs. En effet, le verset précise ensuite que les membres de sa famille tombèrent prosternés devant lui. Cette formulation laisse entendre que la prosternation eut lieu au moment même où ils posèrent les yeux sur Joseph.
Il semble donc que, sur les instructions du prophète Joseph (que la paix soit sur lui), et alors que celui-ci ne se trouvait pas encore dans la salle, ses parents avaient été installés dans son palais privé, sur le trône royal. Mais lorsque le prophète Joseph entra dans la salle, l’éclat divin qui rayonnait de sa beauté singulière et captivante les éblouit et les bouleversa au point qu’ils perdirent la maîtrise d’eux-mêmes et tombèrent à terre, comme saisis d’un mouvement irrépressible.
Avant même cet instant, le prophète Joseph les avait accueillis dans ses bras et leur avait témoigné la plus grande considération, manifestant ainsi son profond respect pour le rang de son père et de sa mère.
Par ailleurs, cette prosternation constituait la réalisation concrète de la vision véridique que le prophète Joseph avait eue durant son enfance. Il avait alors dit à son père :
إِذْ قَالَ يُوسُفُ لِأَبِيهِ يَا أَبَتِ إِنِّي رَأَيْتُ أَحَدَ عَشَرَ كَوْكَبًا وَالشَّمْسَ وَالْقَمَرَ رَأَيْتُهُمْ لِي سَاجِدِينَ
Quand Joseph dit à son père : “Ô mon père ! J'ai vu [en songe], onze étoiles, et aussi le soleil et la lune ; je les ai vus prosternés devant moi.” (Coran 12:4)
Cet événement constituait donc l’accomplissement de cette vision et une manifestation de la véracité de la promesse divine ainsi que de la prophétie de Joseph, afin que la vérité de cette promesse apparaisse clairement à tous.
Conclusion
L’explication et l’analyse des nobles versets permettent de comprendre que la prosternation de la famille du prophète Jacob (que la paix soit sur lui) devant le prophète Joseph (que la paix soit sur lui) n’est nullement en contradiction avec le principe fondamental du tawḥīd, le monothéisme pur.
Cette prosternation n’était pas une prosternation d’adoration, laquelle est intrinsèquement et exclusivement réservée à l’Essence divine dans toute Sa majesté. Elle constituait une prosternation de soumission, de vénération et de respect envers un prophète que Dieu avait établi comme manifestation de Sa grandeur et comme l’un de Ses signes.
De même, le comportement du prophète Joseph, depuis l’accueil affectueux de ses parents jusqu’à leur installation sur le trône royal, témoigne de la perfection de sa bienséance, de son humilité et de sa reconnaissance envers son père. Cet épisode illustre ainsi le respect profond qu’il portait à la dignité et au rang de ses parents.
Enfin, cet événement majestueux représente la réalisation concrète et véridique de la vision que le prophète Joseph avait eue durant son enfance, ainsi qu’un signe manifeste de la véracité des promesses divines.




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